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9. Capture d’écran, Domestic Worker* II - Russel Morley Moussala

jeudi 28 juillet 2016

9. Passage d’encres III - 3e trimestre 2016 - issn en cours.

CAPTURE D’ÉCRAN, DOMESTIC WORKER*

Personnages :
La domestique

Le couple Zèbre (Madame / Monsieur)
La fille du couple

La mère de la domestique

[Le metteur en scène a la liberté de représenter ou pas le ou la journaliste qui lit des extraits des journaux.]

[Logorrhée d’une femme domestique. Elles sont deux ou trois... peut-être la voix de plusieurs milliers de femmes domestiques d’ici ou d’ailleurs.]

II

C’est la dignité humaine qui est emprisonnée là-bas et ici
Pourquoi ?
Parce que nos cervelles sont logées dans nos doigts, nos extrémités digitales.
Parce que je viens de loin, de très loin plus loin
Parce que je suis différente d’eux, d’elle, d’après eux, d’après elle, et d’après vous aussi
Mais je suis venue ici avec l’idée de me trouver une famille
Je suis ici pour trouver un sourire un regard
Pourquoi j’suis partie ?
Je suis partie parce que je pensais être chez moi partout
Pas comme un cheval qui va de prairie en prairie et s’ouvre chemin faisant d’un terroir à un autre sans conscience
Moi je suis venue avec ma conscience bien debout, plantée comme un mât. Conscience de trouver cette famille. Un peu de fric aussi. Hélas ! Tout le monde vous rappelle d’où vous venez et de quelle couleur sont vos cheveux. Moi je ne remarque pas. Je ne sais pas faire la différence entre des cheveux roux ou des cheveux poivre et sel. Pas non plus de préférence. De cheveux. Un point. Une personne. Un point. La différence c’est pas la couleur : la mélanine. La différence c’est justement être indifférent à l’amour de l’autre. À la présence de l’autre. C’est qui l’autre ? C’est toi et moi. C’est eux et nous et c’est vous et nous. La différence c’est accepter l’autre sans à-priori. Écouter une musique à laquelle tu ne comprends rien. L’essentiel n’est pas de comprendre, mais d’écouter le murmure de l’autre. Ma fille, mon ange. Mes pensées vous abritent. Mon cœur vous loge. Toi et ton bébé que je rêve de caresser dans mes bras ramollis par les injures, la faim et tout. Ma carcasse de corps vous supporte.

Je porte une maison sur mes épaules
Et me bourre chaque matin de
« La prochaine fois, il faut être plus appliquée... Vois-tu comme mes orteils ont heurté un grain de sable sur la moquette. Tu ne vaux pas cette moquette. Même toute ta famille réunie n’équivaut pas au prix de cette moquette made in Boko »
comme dit la patronne, qui toise ma petite taille, mon balai et ma fonction de domestique couche-toi là que je t’encule. Avant d’ajouter : « L’intelligence ou l’absence d’intelligence s’observe dans la manière de nettoyer la table ou de balayer le sol »
Balayer le sol, c’est l’unité de mesure d’une domestique.

On m’a greffé une maison sur mon squelette.
Salles à manger, salles de bains, cuisine, laverie, accompagner des enfants à l’école. À la fin du mois, une merde, une grosse merde.
Ma patronne dit en riant : c’est comme « Christ et sa croix » jamais l’un sans l’autre. L’un évoque forcément l’autre. La croix c’est Jésus-Christ.
Et elle ponctue des « Connasse ! », au début et à la fin de chaque phrase.

On m’accuse d’un vol de cendrier alors que je ne fume pas. Un objet de la maison déplacé, c’est la domestique qui paye le tribut.

Alors, c’est toute la famille qui ouvre son bec et le bal des injures à la bonne « connasse ». Un vrai bal baroque des injures et des coups de poing.
Aujourd’hui, je connais toutes sortes d’injures
Des petites

Des moyennes

Des énormes
Oui je connais les catégories d’injures à la manière dont fervent catho connaît la prière de « Notre Père ! » dans le livre premier de Matthieu, de Marc et de Jean.

[Elle ramasse un bout de journal et lit.]

« Dans ce pays, le calvaire d’une habitante originaire de l’État voisin révèle le sort des employées de maison. »

Russel Morley Moussala

(À suivre.)

* Domestic worker : employé(e) de maison.

Texte écrit pendant la résidence Maria Casarès, à Alloue (Charente). Programme Odyssée, Association des centres culturels de rencontre (ACCR, soutien du ministère de la Culture et de la Communication), mai 2015.