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9. Inintitulés II - L’Og

samedi 30 juillet 2016

9. Passage d’encres III - 3e trimestre 2016 - issn en cours.

ININTITULÉS

II

Ce serait un poète qui à la suite d’une grande passion aurait sombré du haut de son âme dans les insondables cercles du pas-là-pour-personne, non, ne veut plus y être.
Le poète n’y est plus ; l’homme non plus, il ne reste seulement qu’un bois pétrifié qui pendant 37 ans continuera son attitude de bois, revêche à toute mobilité, abstenu de la face à pli. Qui peut savoir s’il est bien là derrière sa coque, derrière son écorce ?
Vous aurez beau frapper : pour personne, vous dit-on, pour personne.
Pour plus personne.

Il aurait été recueilli par un menuisier, parce qu’il aime le bois, parce qu’il aime le bois sous toutes ses formes, et un ancien poète voilà qui ouvre de nouvelles perspectives à ceux qu’il a déjà en bois chez lui : un marin, un empereur, et une vierge de 102 ans.
Aux jours d’ennui ce menuisier n’est pas sans regarder son nouveau poète de bois sans une certaine convoitise que d’autres appelleraient inspiration et qui chez lui se saisit d’un ciseau à bois.
Mais le poète est trop vaste, trop proche du néant : aucune forme ne vient de lui.
Alors le menuisier repose ses outils.
C’est encore dimanche.

*

Âgé de 78 enfants sans avoir eu femme auparavant, il en prend enfin une, âgée de 62 enfants et vierge d’autant.
Après quelques années du temps qu’ils passe ensemble, ils ont six enfants, l’aîné a 54 enfants, le puîné seulement 32, c’est logique, ils n’ont qu’une seule fille, âgée de 33 jumeaux et 12 jumelles.
Père n’est plus si jeune maintenant, père n’est pas si vieux maintenant, âgé de 180 enfants, il pense qu’il est grand temps que chacun vole de ses propres ailes. Alors à chacun il donne 10 de ses enfants, et de cela, de ses enfants envolés de son âge il n’est pas encore né, il se retrouve tout juste dans le ventre de sa mère au milieu de ses 268 frères et sœurs parce que tout de même sa mère n’est pas toute jeune et qu’en plus elle dissimule son âge, femme tricheuse comme toutes les femmes qui ont trop d’enfants dans leurs rides.
Puis il renaît, âgé seulement de 53 enfants qu’il croit bien tous illégitimes et pas de lui, mais qu’importe, qu’importe, il est jeune et l’espérance est mère de bien d’autres enfants, tous ses frères, tous ses fils, tous ses pères, toutes ses sœurs, et dans l’immense fleuve de l’humanité âgée de milliards d’enfants, tous ces bras nagent, nagent, brassant cette famille unique qui toujours vieillira d’autant d’enfants qu’il faut pour naître.
Pour naître solitaire.
Pour naître solitaire mais toujours par millions.
Ainsi soit né.

*

Roi qui décrète : « Il est anormal d’insulter la personne du roi, de lui jeter des tomates, de se moquer de lui en l’affirmant vierge, de lui montrer des bébés. Il est tout à fait normal de l’honorer comme le père de ses parents et le père de soi-même.
Il est anormal de prendre la place d’un vieux, il est anormal de prendre la place d’un jeune. Il est tout à fait normal de trouver votre juste âge, votre naissance et votre mère.
Il est anormal d’écraser des escargots, de manger des lapins, d’écorcher les chats, de confondre sa femme avec un poisson rouge, de confier ses enfants à une araignée. Il est tout à fait normal de présenter sa première virginité à un topinambour.
Il est anormal de ne pas déclarer la guerre au voisin, il est anormal de ne pas se considérer comme son propre voisin, guerre ! guerre jusque dans le no man’s land ! Il est tout a fait normal de ne pas être le voisin du roi.
Il est anormal que les buffles gonflent dans le ciel et il est anormal que les enfants sortent pour les tirer au bout d’une ficelle ignorant la dignité du buffle qui ne tolère pas d’être pris pour un ballon, et anormal aussi que les petits enfants sortent du ventre de la mère pour contempler ce phénomène. Il est tout à fait normal de les laisser vivre leur état de buffle gonflé et volant et que la nuit les voit luire au reflet de la lune jusqu’à leur dernière nuit reflet de la mort. Oui, cela est bon.
Ainsi soit dit ».

*

Ils font des lanternes-cercueils. Non, ce ne sont pas des cerfs-volants. Des lanternes. C’est-à-dire que la nuit une petite lumière brille, rendant ce corps tout noir un peu moins noir dans le noir de la nuit.
Mais au jour, les lanternes-cercueils sont toujours là. N’éclairant plus mais étrange présence se signalant comme des manches à air annotant un air toujours vif, toujours rapide, traversant l’espace.
Cependant rien ne bouge. Ou si peu. L’air est immobile, ou tellement, dans la lumière, les cercueils flottants projettent leur ombre qui n’est pas leur ombre mais le promeneur qui s’abrite du soleil.
Et le spectacle est étonnant de voir ces masses d’hommes qui sont tous là sous leurs cercueils plus-légers-que-l’air, à quelques centimètres au-dessus de la tête.
C’était déjà particulier quand ils flottaient tous seuls sur les champs, mais là, avec tous ces promeneurs craintifs d’une insolation et qui ne trouvent rien à redire à ce parasol… Comment dire… Nécrologique, peut être ?
Non. Ils ne disent rien. Ils ont chaud. Vous aussi. Vous vous regardez.
Bientôt, il est tellement évident d’être sous une lanterne-cercueil.

(À suivre.)

L’Og