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9. Capture d’écran, Domestic Worker* III - Russel Morley Moussala

jeudi 18 août 2016

9. Passage d’encres III - 3e trimestre 2016 - issn en cours.

CAPTURE D’ÉCRAN, DOMESTIC WORKER*

Personnages :
La domestique

Le couple Zèbre (Madame / Monsieur)
La fille du couple

La mère de la domestique

[Le metteur en scène a la liberté de représenter ou pas le ou la journaliste qui lit des extraits des journaux.]

[Logorrhée d’une femme domestique. Elles sont deux ou trois... peut-être la voix de plusieurs milliers de femmes domestiques d’ici ou d’ailleurs.]

III

Dans cette baraque en parpaings, mon avenir est claustré
Ma patronne tient pour péché suprême un grain de sable distrait dans la moquette. Une moquette 3 D de peau de Léopard. L’animal totem de son ethnie.

Cette dame est une droguée de la propriété
Elle mange trois fois rien et ne se nourrit que d’alcool. On l’appelle biernivore par référence à carnivore. Elle picole comme un trou et fume comme cheminée. Sa maison compte autant de verres de bière que des cendriers. Sa baraque pue l’alcool mélangé au tabac. Une vraie débauche de fumée et d’odeur d’alcool qu’une domestique doit supporter entre mille ordres et dix mille injures.
Ma vie est écartelée entre ordres et injures. Souvent les deux en même temps.

Devant la télévision qui retransmet les images du match, ma patronne s’exclame : Tu regardes le match sur mon téléviseur ! Tu attendras longtemps le jour où il y aura un match entre domestiques. Avec marmite en cocote comme ballon.
« Plus jamais devant ce téléviseur ! », m’ordonna-t-elle. D’ailleurs, pour ce crime contre l’employeur, ton salaire est diminué de moitié à quart.
Je bois des injures au réveil,
Me nourrie des « connasse ! » au petit déjeuner,
Bouffe des blâmes au déjeuner,
Me rassasie des culs aux fesses au dîner.
Amour, amour

Je te mendie et tu fuis lorsque je te poursuis
Pourquoi cours-tu ?

Pourquoi me fuis-tu ?

Je veux juste m’habiller de ton manteau

Je veux juste boire à ta fontaine. J’ai soif. Étanche ma soif
Amour, amour

Tu sèches au soleil. Mets-toi à l’abri. Le soleil fond l’amour
Quand je te poursuis, toi tu fuis, l’amour

Je veux me réchauffer près de toi. Pénètre-moi de tes rayons lumineux

Je te cherche partout. Au village on te cherche. Tout le village à ta poursuite.
Ma mère divorcée te cherche
Ma grand-mère court après toi
Mais toi t’es parti. Ton odeur est restée dans l’église

Ton odeur est restée à l’école, dans la famille et les champs d’ignames
Mais toi t’es parti. Ne reste que ta forte odeur que l’on poursuit. Ma mère dit de l’amour que pour le trouver faut de la chance. Moi j’ai la chance de l’amour. Je t’ai rêvé́ amour. Tout le village t’a rêvé́. Un rêve collectif est le début d’une réalité́. On te poursuit, tu fuis, amour. Habille-nous de toi, nous voulons couvrir notre nudité́. Tout le village est nu de l’amour. Tout le pays est nu de l’amour. Couvre nos lèvres et nos cœurs, amour.
Amour... amour !
Panse nos blessures d’amour. Nos cœurs saignent. Nos lèvres et notre regard aussi. Une vraie hémorragie de l’amour a envahi nos organes. Nous courons après toi, amour. Ne nous prive pas de toi. Couche-toi près de moi que je t’enlace. Ton odeur nous embaume. Un long murmure aussi. Manifeste-toi, amour ! Toute la contrée est nue de toi. Au-delà̀ des collines et des horizons t’es absent, amour. Nos yeux fatigués et cernés te cherchent du regard et s’évanoussent dans la brume naissante de quatre heures. Tes empreintes sont couvertes des herbes folles du printemps qui dandinent au gré́ du vent. Amour, nos visages desséchés t’appellent à l’aide. Au secours ! Visite-nous, cher amour ! Tout le monde réclame ta présence. Tout le village crie ta venue ! Amour comme tu te fais rare, très rare.
Nos arbres sont rabougris d’amour
Nos chevaux sont décharnés d’amour
La terre est ravinée de ton amour

Nos habitations sont assoiffées d’amour
Souffle, souffle dans nos âmes meurtries.
La terre de mes ancêtres est sèche d’amour. Alors que la terre des jumeaux ne se prive jamais de l’amour. Les enfants jumeaux de ma terre n’apportent plus de la chance. Celle-ci ne s’étale plus partout. Au champ, à la chasse, au marigot... La venue des jumeaux n’accouche plus de la chance. L’amour se fait très discret dans le village des jumeaux. La virginité́ de l’amour est saine dans le village des jumeaux. Des tombes anonymes jonchent notre village. Des tués... des tués par manque d’amour.
Notre village manque d’eau

Notre village manque d’électricité́

Notre village manque d’amour

Notre village mendie l’amour

Notre village crucifie l’amour

L’amour a tari. Chez ma patronne et chez vous aussi

Je le sens. Mon odorat est assez subtil pour traquer la moindre odeur [elle renifle en l’air]

Russell Morley Moussala

(À suivre.)

* Domestic worker : employé(e) de maison.

Texte écrit pendant la résidence Maria Casarès, à Alloue (Charente). Programme Odyssée, Association des centres culturels de rencontre (ACCR, soutien du ministère de la Culture et de la Communication), mai 2015.