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« Mon Japon : tremblements de chair » - Pascal Vimenet

dimanche 20 juillet 2014, par Pascal Vimenet

MON JAPON : TREMBLEMENTS DE CHAIR

Comme Jonathan Swift, je ne suis jamais allé au Japon et dois en avoir une représentation assez proche de celle qu’il fit de l’île volante de Laputa dans le troisième voyage de Gulliver… Un archipel qui ne peut perdurer que par les opérations répétées de mon imaginaire.

Celles-ci se nourrissent principalement de représentations cinématographiques, picturales et littéraires et, bien entendu, du continuum du net que me propose tous les jours mon ordinateur.

Schématiquement, brutalement, c’est un paysage abrupt qui surgit, naturellement
menacé par des tremblements de terre et des tsunamis, et une humanité tourmentée, un pied dans la défaite de la guerre, un autre dans une apocalypse nucléaire en devenir, le tout comme source d’une pulsion passionnelle et sexuelle qui se serait radicalisée après Hiroshima.

J’essaie d’en recueillir, dans un jeu mental kaléidoscopique, ce qui s’éparpille dans le
désordre…

L’hymne impérial et ses résonances nostalgiques et sépulcrales, dont on trouve notamment trace dans les bouleversants Goût du saké (1962), d’Ozu, et Tombeau des lucioles (1988), de Takahata…

L’immortel Fuji plutôt découvert via les transpositions cinétiques du réalisateur expérimental américain Robert Breer, dans Fuji (1974), où se profilent les spectres des célèbres estampes d’Hiroshige et d’Hokusai, que par les réclames des agences de voyages…

Les haikus du très réputé maître Matsuo Bashô (1643 – 1694) et de ses amis lettrés mais, plus encore peut-être, ceux du poète contemporain, qu’évoque Kenneth White dans Scènes d’un monde flottant (1983), Hirayama Tôgo, dit Ihara Saikaku (1642-1693), connu pour ses études de la passion, dont l’une de ses nouvelles a inspiré Mizoguchi pour La Vie d’Oharu, femme galante (1952)…
Une réflexion d’un de ses personnages saoûls : « Vivant aujourd’hui dans ce monde flottant, demain je serai peut-être un morceau d’algue sur la plage d’Oya-shirazu »…

Les explorations formelles et picturales de Pierre Bonnard, le nabi japonard, son questionnement de la spatialité, du sens symbolique de la couleur, son approche des matières et de la verticalité du kakemono…

La prostituée Sada Abe errant dans les rues du Tokyo d’avant-guerre, le sexe de son
amant à la main, scène qui clôt l’incandescent film érotique de Nagisa Oshima, L’Empire des sens (1976)… Mais ce « souvenir » est-il celui du film lui-même ou du fait divers réel qui l’a inspiré ?

Le visage bouleversant d’Emmanuelle Riva et le tremblement de sa litanie anaphorique écrite par Marguerite Duras pour le long métrage d’Alain Resnais, Hiroshima mon amour (1959), désormais gravée au fronton de l’éternité : « Tu n’as rien vu à Hiroshima… »…

Les caricatures post-surréalistes de Yoji Kuri, le Topor japonais, dans ses films animés à l’humour si noir si satirique et si cruel, aux traits si sarcastiques
et si incisifs : Zoo humain (1961), Amour (1963), Au fou ! (1967). Ils font tous écho, à mon sens, aux mangas, ou encore au long métrage de Walerian Borowczyk (Le Théâtre de Monsieur et Madame Kabal, 1969) ainsi qu’à l’un des premiers courts métrages d’animation d’Émile Cohl, Japon de fantaisie (1909), beaucoup plus soft…

La ville moderne, sa vitesse, et ses impitoyables yakuzas mis en scène par Takeshi Kitano (Sonatine, mélodie mortelle, 1993 ; Hana-bi, 1997 ; L’Été de Kikujiro, 1999)…

Ce Petit sanctuaire shintô, lanterne en pierre et daims de la forêt, une aquarelle de Mathurin Méheut que je redécouvre en feuilletant l’ouvrage Voyage d’un peintre breton au Japon, avril-août 1914 (2004). Il me renvoie à l’un de ses élèves devenu célèbre, le dessinateur et réalisateur canadien Frédéric Back, exceptionnellement accueilli en 2011 par le Musée d’art contemporain de Tokyo. Isao Takahata lui a consacré une préface, dans laquelle il écrit :
« Une liasse de papiers japonais jetés en l’air, se transformant en hérons blancs : ce motif provient de l‘image “le tour de magie“ dans l’album Manga (“Images en liberté“) de Hokusai, et est porté ici par le voeu ardent de M. Back qu’à l’orée d’un nouveau millénaire les conflits meurtriers à travers le monde s’arrêtent enfin… »

Et cependant la violence historique et présente : en ressuscitant mentalement les images chorégraphiques, mais armées, de Kurosawa dans Ran (1985), elles me font immanquablement penser aux manifestations des étudiants de Tokyo dans les années 1970 organisées si militairement qu’elles prenaient la forme de véritables ballets…

J’aime bien encore ce commentaire lu sur le blog des Inrocks (18 mai 2010). Le journaliste arrive en gare de Genève pour aller interviewer Jean-Luc Godard. Le chauffeur de taxi qui l’emmène vers Rolle évoque les people qui habitent l’endroit. Il dit : « Une fois, un Japonais est monté dans ma voiture. (…) Je l’ai emmené [chez monsieur Godard]. Il m’a dit : “Attendez-moi une minute !“, a fait trois photos, est remonté dans le taxi et m’a demandé de le ramener à la gare. »

Éros et Thanatos indissociablement unis dans un noeud gordien où triomphe, selon les situations, l’un ou l’autre. Constat clinique du bouleversement des rapports sociaux traditionnels chez Ozu, le désir et la mort qui marchandent : encore Le Goût du saké (oui, le saké. Le film nous en fait presque savourer le goût et affleurer sa tiédeur, neutre à la première sensation) ; exaltation lyrique d’une nature salvatrice et reviviscente chez Miyazaki (Mon Voisin Totoro, 1988). Dans une séquence de ce film, les deux héroïnes, Mei et Satsuki, rencontrent le mythique Totoro. Il leur confie, dans un geste très symbolique, en échange du « parapluie de papa », un « petit sac de graines ». Après avoir soigneusement planté celles-ci, elles en actionnent littéralement leur croissance la nuit suivante et donnent naissance à l’érection d’un gigantesque arbre magique, véritable explosion antiatomique, selon les déclarations du réalisateur…

Fascination encore pour le même réalisateur lorsque, dans Le Voyage de Chihiro (2001) – record toutes catégories de l’histoire du box-office au Japon (plus de 23 millions de spectateurs) –, il apparaît que les quatre kanjis qui dessinent le nom d’Ogino Chihiro sont au centre de tout le récit. Moment sublime : la petite héroïne est dépossédée d’elle-même par la sorcière, quand celle-ci efface trois des kanjis de son nom pour ne laisser subsister que celui de Chi (phonétiquement, Sen), qui signifie soit « mille », soit « personne ». On voit de quelle manière ce récit peut résonner avec celui d’Homère et voisiner avec les grandes mythologies.

Il me semble qu’il y a une intuition de même nature chez la réalisatrice Naomi Kawase
dans La Forêt de Mogari (la forêt du deuil, 2007), une volonté d’interroger les signes et leur identité et d’ériger la nature en force intimiste, poétique, salvatrice et réconciliatrice – réparatrice du corps humain cabossé par sa si longue histoire…

Ce corps humain que le metteur en scène Oriza Hirata a commencé de mêler à deux
robots dans son adaptation des Trois Soeurs version androïde, de Tchekhov, présentée à Gennevilliers un délicieux soir de 2012, et que j’ai eu la chance de voir. Malgré son étonnante mécanisation, le corps robot d’une des soeurs mortes, totalement programmé, semblait frissonner sur la scène et nous faisait frissonner et celui du robot serveur ressemblait étrangement aux figures totémiques sylvestres des croyances d’antan. Tremblements de chair… Oriza Hirata se réclame, comme un fait exprès, d’Ozu pour « sa façon de découper le temps » et de Vermeer, pour celle « de découper l’espace ».

Espace-temps à compléter.

Pascal Vimenet

Image ci-jointe : © Yoji Kuri.

Passage d’encres III - n° 1 - 4e trimestre 2014 - issn en attente.