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10 . Capture d’écran, Domestic Worker* IV - Russel Morley Moussala

vendredi 7 octobre 2016

10. Passage d’encres III - 4e trimestre 2016 - issn 2496-106X.

CAPTURE D’ÉCRAN, DOMESTIC WORKER*

Personnages :
La domestique
Le couple Zèbre (Madame / Monsieur)
La fille du couple
La mère de la domestique

[Le metteur en scène a la liberté de représenter ou pas le ou la journaliste qui lit des extraits des journaux.]

(Logorrhée d’une femme domestique. Elles sont deux ou trois... peut-être la voix de plusieurs milliers de femmes domestiques d’ici ou d’ailleurs.)

III

Avec ses yeux et son regard translucide, elle me dévore, ma patronne. Je suis ensanglantée dedans comme dehors. Des blessures béantes couvrent mon âme et mon corps. Une carcasse de chair brute cousue d’injures et de viol. Je pleure. Je pleure, ma patronne rit de ses dents jaunies et abimées. Elle rit ma patronne. Elle rit tout le temps ma patronne. Avec ses cheveux retenus par un chignon sur la nuque. Elle rit. Elle rit de son propre rire, ma patronne. Tout ce qu’elle sait faire, c’est rire. Rire le temps d’une injure à l’autre, rire le temps d’un viol à autrui. Souffrir j’ai accepté de souffrir. C’est dur d’élever deux enfants d’un chômeur malade. Un chômeur handicapé. Un chômeur avec double handicaps : physique et social. Un handicapé chômeur à qui l’on doit tout porter à la bouche. Une balle avait traversé ses deux pieds le rendant à la fois handicapé physique et social. Personne ne veut l’embaucher. Personne ne veut embaucher un handicapé. Personne. Pas même la poubelle. Surtout pas celle du couple Zèbre.
[Elle tient le collier qu’elle porte au cou]
Maman t’avais raison. Mille fois raison. L’homme ça ne connait pas l’amour. Je me souviens de ces soirées où tu nous racontais cela autour d’un grand feu. Que nous attisions à l’aide des fines brindilles et des bouteilles en plastiques vides. Parfois, nos cahiers des années scolaires passées crépitaient aussi. Un grand feu, maman. Ce soir-là. Tu réchauffais tes mollets transis après une partie de pêche. La pêche ça nourrit.
Peut-être moins aujourd’hui. Ce grand feu de bois, de bouteilles en plastique et de nos cahiers éclairait nos maisons en pisé. Ici maman, il n’y a pas d’amour. Il n’y a pas non plus de grand feu qui rassemble. Maman t’avais raison ! Le soleil dessèche l’amour ici. Tout le pays part à la recherche de l’amour. Tous les habitants courent après l’amour. Il fuit lorsqu’on le poursuit. C’est une ombre, maman ! L’amour est une ombre de midi, maman. Celle qui alourdit notre silhouette lorsque nous partions à l’école. Partout où je me promène on me sert de la haine. Ma patronne féconde la haine à forte fermentation. Oui, ça soûle. Surtout à midi, maman, à l’heure où les enfants partent à l’école et d’autres en reviennent. Ça soûle à midi. À cette heure-là. L’heure du tête-à-tête de la silhouette et de son ombre. C’est à cette heure-là que la soif trouve refuge dans nos gosiers secs. Une sécheresse épouvantable. À ce moment-là on devient très sensible aux outrages cinglants et aux savates au cul. Des savates au cul de mon patron, ça donne des bobos aux fesses. Ça pique et fait mal. Très mal, maman. On dirait des épines plantées sur les deux ventouses charnues. Il y a longtemps que j’allais mettre fin à mes jours. Oui maman j’avais ma dose à ras-le-bol. J’ai survécu grâce à tes conseils : « il y a des occasions inespérées dans la vie »
Si, à ce jour, je n’ai pas encore répliqué à ses savates et injures, ce n’est pas pour ainsi dire que je suis lâche, maman. Mais c’est parce que j’écarte toute mauvaise pensée à autrui avant de la visiter. Si je ne réponds pas à leurs humiliations, c’est parce que de la haine je m’en éloigne comme une merde. C’est parce que j’ai peur des personnes qui prennent des actes d’amour pour une faiblesse. C’est la haine qui est une faiblesse, pas l’amour. J’aurais pu, moi aussi, marcher sur ce couple biernivore et faible comme du papier mouillé. Oui j’aurais pu marcher sur ce couple comme des bottes sur des excréments. Démolir ce couple comme une case en papier que ravage une flamme sans retenue, j’aurais pu ! Mais de cela, je ne sais le faire. Je ne sais pas triompher sans gloire, donc sans amour ; l’amour seul a porté mes pas jusqu’à chez vous. Seul l’amour tournera mes talons de votre maison. C’est pourquoi à l’instant où mon corps avale vos coups et injures, mes yeux fixent le ciel. « Oh Père ! Pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Je ne suis pas dans ce monde pour talocher celui qui me semble faible. Parce que ce n’est pas de la force que tu exprimes à l’occasion, mais de la couardise abominable. Change en eau les six litres de sang dans ton corps alors le monde te croira fort.
De la haine, j’ai peur
De l’amour, j’ai envie
Maman, ne sois pas sombre ! De l’amour on triomphe toujours même si le chemin est escarpé.
Dans cette malle
Suis étrangère

À moi-même
Entre ces murs, ma vie est étalée sur l’autel des humiliations. Vingt ans durant.
Les voisins n’y soupçonnent rien.

Chacun ses oignons. C’est la règle !
Personne ne fait attention à l’autre
Notre attention est dirigée vers notre montre-bracelet
Tout le monde prétexte d’être pressé pour ne pas consacrer le minimum d’attention à son prochain
Pis encore si son prochain est dans le fichier : petite main de la société́ ou roturière.
C’est une marque déposée dont personne ne veut. Un colis encombrant. Feu vert pour la poubelle.

[Elle ramasse sur le trottoir un morceau de journal malpropre en mains endroits.]

« La dure condition des femmes domestiques là-bas. »
Ce couple aligne des « connasse » au début et à la fin de chaque phrase.

Russell Morley Moussala

(À suivre.)

* Domestic worker : employé(e) de maison.

Texte écrit pendant la résidence Maria Casarès, à Alloue (Charente). Programme Odyssée, Association des centres culturels de rencontre (ACCR, soutien du ministère de la Culture et de la Communication), mai 2015.