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10 . Inintitulés V - L’Og

vendredi 7 octobre 2016

10. Passage d’encres III - 4e trimestre 2016 - issn 2496-106X.

ININTITULÉS

V

Pour certaines tâches, l’éducation des poulpes devrait être poussée à son paroxysme. Notamment en ce qui concerne le rangement des livres dans les bibliothèques. Il serait vu aux heures de fermeture les poulpes visqueux glisser sur les sols et ranger les documents, alphabétiquement ou numériquement, s’il vous plaît, ce qui ouvre des possibilités d’intelligence infinie, les calmars géants étant aptes à des tentacules de 2,50 mètres, amplement suffisants pour atteindre les rayonnages les plus élevés à hauteur d’homme tout le monde.
Aux heures d’ouverture, plus pour protéger les poulpes que de faire accéder les populations à la culture, les poulpes et autres octopidés rejoindraient leur bassin de repos où ils s’ébattraient, méditeraient en quête du grand tout, occasionnellement se reproduiraient, parsemant le bassin de tentacules copulateurs.
Et dans cette ambiance de clapotis, les bibliothèques retrouveraient l’atmosphère paisible des aquariums où les visiteurs s’ébahissent d’un air absolu devant les myriades de formes qu’a prises l’évolution dans une vie non travaillée et non assujettie à l’impôt.
Bon. Il y aura bien des allergiques à l’air marin, profondément trop terrestres, se plaignant de l’odeur d’océan de certains livres parfois trop dérangeante. Il doit y avoir une teneur en iode qui augmente leur tension d’âme...
Bah ! De toute façon, il y déjà des allergiques au livre ; alors…
Bref, dans tout ça, en dehors de toute administration et de toute politique, le seul idéal possible c’est que le poulpe puisse retrouver ses moments de bassin où il puisse contempler l’infini avec ses yeux et son cerveau de poulpe.
Cela lui appartient.
C’est un peu ses congés payés en quelque sorte.

*

Guerres menées sur des 100, 200, 350 ans. La plus longue guerre, c’est maintenant, elle dure depuis 400 ans.
Des mouvements de troupes commencés par une génération se termine par une autre ou se poursuit dans la suivante si l’ennemi a amorcé un mouvement contournant.
Ils conduisent leurs stratégies parfois sur du court terme, 10 ans, parfois sur plusieurs générations. Le prochain général meneur ce sera dans 150 ans, lorsque le pays sera en ruine, à bout, et que l’ennemi sera à chaque porte, à chaque lit, presque. Le général meneur naîtra et boutera l’ennemi hors des frontières de son lit jusqu’au sien propre où toutes ses femmes s’ennuient de leur mari non ennemi.
Quelquefois, la tactique est plus secrète. Ignorée même des grands maréchaux, de leurs descendants, les descendants de leurs descendants et les écoles militaires, mais à la dixième génération… La tactique est bonne. Cela a l’avantage de la surprise et quand celle-ci se produira, nul ne le sait, mais quand elle est là, oui, c’est surprise, la grande surprise. Surtout que le pays était en paix avec tous les pays environnants depuis bien un quart de siècle et même que cela faisait une nouvelle fédération ou communauté d’États membres et économiquement fraternels. Oui, cela surprend tout le monde. C’est bien que la tactique était bonne. C’est comme ça avec les guerres de siècles.
Il peut arriver aussi que la tactique soit tellement secrète, le temps tellement long et propre à ses donjons et oubliettes que la transmission du secret se rompt et que nul ne sait plus quoi faire ou exister.
Les longues troupes continuent à avancer.
Et à la nuit, l’Enjôleuse vient.
Les soldats amènent la guerre jusque dans l’ovule.
Leurs fils porteront les armes plus loin.
En attendant.
En attendant toujours.

*

Il collectionne les enfants. Il en prend un, il le met dans un bocal. Il étudie les possibilités d’évasion lorsque le bocal est fermé et rempli de formol. Les statistiques ne sont pas terribles. Enfin, c’est-à-dire, tout dépend de quel côté du bocal. Il a 128 bocaux et aucun évadé. Il s’ennuie d’attendre une évasion. Il attend toujours une évasion. Il se demande où est passée la légendaire capacité d’évasion de l’enfant.
Il est déçu. Singulièrement déçu.
Un sentiment non évadé de lui le retient. Alors il collectionne autrement les enfants, à plat, sous verre. Il a une presse spéciale à enfants, juste sous le lit. Et quand il s’endort avec le poids de ses soucis (sera-t-il bien écrasé ? ne va-t-il pas trop suinter ? sera-t-il plus beau sous verre ?), il écrase l’enfant comme dans un délicat herbier. Le suc rouge de l’enfant est précieux mais tache les draps qui débordent toujours du lit pour cacher la presse aux carpes dans l’aquarium qui pourraient être jalouses, elles qui sont écrasées par le pli de l’évolution, ce qui leur a pris des millions d’années, oui, qui pourraient être vraiment jalouses d’une platitude si vite gagnée.
Alors, sa collection, il la continue, accrochée aux murs, se confondant avec la tapisserie, tapisserie au motif d’enfant grandeur nature, monsieur le commissaire, qui s’approche un peu trop des murs, ajustant ses lunettes, soulevant suspicieusement les draps, vaquant dans la cuisine, dites-moi mon bon monsieur ils sont bien gros vos bocaux à confiture…

*

C’est un parasite doux qui vit d’abord dans des flaques. Il a choisi l’homme au cours de centaines de milliers d’années, se conformant de mieux en mieux à lui, le suivant quoiqu’il veuille faire, le connaissant peu à peu mieux que n’importe quelle encyclopédie.
C’est un parasite sans grand noyau de préhension, sans beaucoup de possibilité de mobilité. Il attend. Petite éternité enfermée. Il attend. L’homme passe toujours : définition d’une émotion d’un lieu à une autre, il ne peut s’empêcher, s’entrecroise dans l’espace, marche, plonge, fouille, décide, s’assoit, se repose, se couche, se déclinant, il y a toujours un moment où l’homme rencontre le parasite.
Qui n’a plus alors qu’à se laisser infuser en se laissant aller par la plus simple des gravités dans les tissus, peu à peu s’immisçant, se faisant indubitablement plus intime, jusqu’à avoir de lui une connaissance qui prendra des milliers d’années pour enfin à peine apparaître dans un dictionnaire.
Ce que le parasite trouve en l’homme, c’est une manne. Toute une profusion d’organes propres à des humeurs essentielles et circulantes. Là-dedans le parasite voit son extase : il n’a pas évolué plus loin. Le nirvana du parasite c’est là, et c’est vers là que tous les rejetons parasitaires tendent.
Cherchant peut être conjointement à faire évoluer l’homme pour le rendre plus stable.
Mais ce que l’homme cherche ce n’est pas cela. Ou peut être.
Cette langueur parasitaire l’obstrue.
Il ne veut pas cette conséquence cotonneuse qui l’empêche d’être solitaire à lui même. Et qu’en dirait le plus bœuf des hommes, limace, plus mou qu’une limace, le squelette dissous en pâte visqueuse et pas solide, fluidité hypodermique que parcourent d’autres fluidités ?

Il n’a pas encore compris

L’Og