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11. L’Onirocéros - Michel Édelin

jeudi 3 novembre 2016

11. Passage d’encres III - Novembre 2016 - ISSN : 2496-106X.

L’ONIROCÉROS

Scène 1
L’oreille

« S’il te plaît, donne-moi le ton.
— Qui êtes-vous ?
— Je suis le guide. Le guide de tes rêves pour qu’ils ne se perdent pas… qu’ils
ne se perdent pas pour tout le monde.
— Mais quel ton ? le ton ou le thon ? Moi je n’ai qu’une raie sur le côté et un
poisson rouge …
— Non… Pas le thon des mers, mais le ton des airs.
— Ah !… Et le ton des terres, c’est quoi ?
— C’est l’ocre.
— L’ocre ? Celui avec des bottes de sept lieues ?

Parcourir mes rêves
En bottes de sept lieues
Bottes de sept lieues
Sept lieues,
Sept cieux,
Sept dieux,
Sept pieux
Sept vieux
Sept gueux
Sept jeux 6-1/6-3/ 6-4/6-2/, 7-6 / 7-6/ 7-6
Sept
Sept
Cet-te
Cette chose
Cette chose étrange
Quelle est cette chose étrange ?
Quelle est cette chose étrange qui vous accompagne ?

— Ce n’est pas une chose étrange, c’est mon oreille de compagnie.
— Désolé, je ne l’avais pas reconnue, je suis un peu dur d’oeil … C’est un animal
familier ?
— Non, pas du tout, elle me vouvoie.
— Ah ? Une oreille qui parle ?… Comment est-ce possible ?
— Grâce au bouche à oreille… écoutez :
— (L’oreille)Venez chez moi, je vous chanterai un bel acouphène. J’habite un
pavillon avec un tympan gothique et un escalier en colimaçon.
— Ne faites pas attention à ses bêtises … elle aime faire la gourde oreille.
- Elle est bête à manger du son ?
— (L’oreille) C’est ce que j’ai fait…
— Quoi ?
— Manger du son… et je digère mal, j’ai une crise d’écho démesuré.
Je me sens si-sol. Les oreilles, ça doit marcher par deux. Faute d’oreille soeur,
je fréquente les clubs coquins d’écoutes clandestines…
Comme j’aimerais entendre des choses tendres ! Qui me dira « I lobe you » ?
Mes prétendants ne sont que des pendants qui disent en pincer pour moi
mais qui, le soir venu, retournent en boîte, sans moi.
Miroir mon beau miroir ne suis-je pas la plus belle et la plus fine du royaume ? Que penses-tu de mes boucles ? De la mélopée de mes loops lents ?

L’écoute coûte… alors, comme je dois gagner mon ouïe, je fais la manche. Je me dresse, je me tends et comme 4 francs 6 sons, ça ne tombe que dans celle
d’un sourd, je repars bredouille, basse et sans un son.
Rien à ouïr nuit à mon ouïe. C’est la disette, je suis à angle droit, j’ai décollé :
j’ai perdu au moins 3 décibels… »

*

Scène 2
Le silence

« Qui va là ?
— Moi.
— Qui es-tu ?
— Le silence.
— Ça parle un silence ?
— J’en dis toujours plus qu’on ne croit… »

Le silence
Se balance
Il crée du présent
En dodelinant
Dans l’horloge du temps

Fragile
Il vacille
Il oscille
Immobile

Collé au tic, il ignore le tac

Qu’il est triste le tic sans son tac !
Ami perdu à jamais
Le chagrin le rend muet

Cela dit, le silence s’élance immobile et disparaît dans un vacarme feutré.

*

Scène 3
L’onirocéros

« Toi, le guide de mes rêves, j’ai l’impression de t’avoir vu quelque part…
— Je suis toi quand tu étais vieille .
— J’étais donc toi lorsque tu seras jeune ?
— C’est possible…
— Et ça, à côté de l’oreille… je veux dire, lui... il est un peu bizarre ..
— C’est mon pote Pitt, l’onirocéros. C’est une créature de rêve.
— … Il a une corne ou quatre cornes ? Non... deux… ça change tout le temps !
— Cela dépend du temps. Il joue des marches à deux cornes, des valses à trois
cornes, des tangos à quatre cornes…
— Qu’est-ce qu’il mâchouille ?
— Il est songivore. Il se nourrit de rêves. Tends-lui la main bien ouverte avec
un morceau de ton rêve. Tu vois, il n’est pas méchant… ses oreilles
sourient. C’est bon signe.
— … Il marche bizarrement …
— Il fait son premier pas avec quatre pattes, son deuxième pas avec trois
pattes, le quatrième sur une patte, le cinquième sur mille pattes . Il ne fait
jamais de sixième pas. Il retourne à son point de départ sans jamais
revenir en arrière.
— Tout ça ne l’avance pas beaucoup…
— C’est vrai, mais c’est très pratique car il suffit de compter les pattes de mon
pote Pitt pour savoir combien il a fait de pas. 1008 pattes, c’est cinq pas.
Le problème c’est qu’au bout de 2016 ou 4032 pattes, il a toujours fait cinq
pas… au même endroit… "À quatre pattes d’ici, je vous je vous le fais
savoir", il ne fait qu’un pas… Et "passe me voir j’habite à deux pas", c’est
sur place avec trois pattes…
— Mais, à quoi ça sert ?
— À rien, puisqu’il peut voler… je veux dire forer… C’est un spécialiste des
vols souterrains. … Il s’est entraîné sur une foreuse intergéotique au centre
géospéléal de Koukouroukoukou-Paloma. Si tu veux voir ça, il faut d’abord
que je lui fasse le plein de rêves car les vols souterrains , ça creuse !
— Je peux monter sur son dos ?
— Oui… sauf si tu es sensible aux trous de terre…
— Non, ça va… C’est parti !… Padirac ! Lascaux ! Bétharam ! Armand !
Clamousse ! Proumeyssac ! Niaux ! Poudrey ! Cabrespine ! Osselle ! Saint-Cézaire !…
— Attention, il relève le museau, on va aérir !
— Les montgolfières arrimées à ses flancs… Elles servent à quoi ?
— Ce sont des ballons de sauvetage. Aujourd’hui, les nuages déferlent. C’est
plus prudent.
— Oh ! un banc d’aigles ! Et là , le TGV qui relie Stratus à Cumulus… il fume
et il fait Tch Tch Tch… D’habitude ça ne fait pas tch tch un TGV… C’est
pour faire plaisir aux enfants ? »

*

Scène 4
Les sodas

Trois équipes de pub s’affrontent sur un terrain parallélépipédique en forme
de cercle aux angles émouvants, mous et mouvants.

les sodas E 130,
les crèmes glacées E 521,
les barres chocolatées-cacahuètes E 436.
Cône en avant, les crèmes glacées fondent sur leurs adversaires, mais, après
avoir décapsulé un soda, les barres parviennent à placer une cacahuète à 1 m
derrière l’avant de la ligne externe de l’intérieur du centre périphérique
nomade et incertain. Gooooooooooal !
Les supporters encouragent les sodas.

Allez ! Allez les sodas !
Les sodas nous voilà
Sodas de plomb
Soldats de bois
Les sodas sont des soldats
Sans L
Sans T
Des ailes ?
Du thé ?
Les ailes
Envolées
Les T
Pourris.

*

Scène 5
Monsieur Magritte

Le Fils de l’homme / Seize septembre

Inutile de vous cacher derrière une pomme, Monsieur Magritte, je vous ai
reconnu. Avec ce chapeau melon on pourrait vous prendre pour Erik Satie ou
Charlie Chaplin… mais non, c’est bien vous puisque ce chapeau n’est pas un
melon.
Pourquoi un melon sur une pomme ?
Vous auriez pu choisir une orange pressée d’en finir sur une banane tout
sourire. Ou une cerise sur un gâteau… un gros sur la patate... trois mètres
sur douze… un café sur le pouce… un cheveu sur la soupe… un pari sur
l’avenir…

Un melon sur une pomme
Un documentaire sur Rome

Une cerise sur un gâteau
Pince-mi Pince-moi sur un bateau

Un gros sur la patate
Un doute sur la date

Trois mètres sur douze
Douze mesures sur le blues

Une chance sur un milliard
Un enfant sur le tard

Un café sur le pouce
Un câlin sur la mousse

Un cheveu sur la soupe
Une risée sur le sloop

Un pari sur l’avenir
Un adieu sur un sourire

Le Soleil regarde la Terre tendrement. Elle en est toute retournée, la Terre.
Retournée côté nuit. Perchée dans un arbre, la Lune apparaît. La Lune jalouse
de la Terre.
Alors, pour ne pas faire d’histoires, le ciel prend la place de la Terre, gentiment,
sans rien dire.
Vous voilà la pomme en bas, Monsieur Magritte, et votre chapeau melon tombe
par ciel, ouvert à la générosité des passants des nuages qui y jettent des mots
de poète.
Attrapez-les par les oreilles et hop ! hors du chapeau !

Carence rance des rythmes denses
Laideur des leaders d’art
Vaines arènes des reines pérennes
Troc d’aigrettes grecques
Relents d’élans galants
Misère amère des mères berbères
Motards barbares et bardes hagards
Fariboles au bal des belles
Masures azurées pour amours murmurées
Amoureux mordorés, alcôves mauves et ovées
Mirobolants bolides des bords d’abîmes
Soudards saoulards déboulant des éboulis
Abords balourds d’égards cathares
Camaïeux calleux des gueux calamiteux
Mélodie morne des lundis lents
Alarme des larmes de l’hermine laminée.
Roulotte huguenote de l’Ilote boulotte
Homélie d’Arménie du mari d’Amélie
Amures marines en mer malouine
Polychromies crounies des crèches tristes
Cul-terreux catarrheux des boudoirs bulgares
Coryphée tarifé des ballerines badines
Aïoli ramolli des lendemains dolents
Habits et boots ballant dans le box des bannis

*

Scène 6
La Nuit

« Paf ! Boum ! Aïe ! Patatras ! C’est à qui ce rêve !? J’ai buté en plein dedans !
C’est à vous ? Je suis là pour les accueillir, vos rêves, mais pas pour supporter
votre désordre !
Heureusement, j’ai l’habitude de choir. Chaque choir, je chois… mais en
artiste, de manière cinématographique, au ralenti et en silence…
— Je vous ai reconnue … vous êtes la Nuit. Vous êtes Noire ?
— Oui, comme à chaque fois que je suis sans lune. C’est une petite nouvelle,
un peu midinette, en ce moment elle rêve sa vie ailleurs. Voyez, ce chapeau
melon dans mon ciel, c’est à cause d’elle parce que …
— Oui oui, je sais …
— Il m’arrive aussi d’être Blanche, mais c’est plus rare … trop fatigant. Bon …
je vous laisse … j’ai du travail, je dois me mettre à jour …
— Non non ! Restez encore un peu s’il vous plaît, je ne vous retiendrai pas
longtemps … je ne vous demanderai pas un de ces trucs bizarres comme
"dessine - moi un des moutons que j’ai comptés avant d’arriver ici" !
J’aimerais savoir… Cet immense champ de plantes dressées vers votre ciel… qu’est-ce que c’est ?
— Ce ne sont pas des plantes, mais des queues de chat.
— Wah ! Tous ces chats… !
— Non. C’est seulement mon chat qui a été clowné à plusieurs milliards
d’exemplaires au Cirque Andromède. Ils me l’ont rendu affublé d’un nez
rouge, avec des moustaches vertes, un pelage irisé et une queue à
carreaux. Mais, au fil des siècles, les couleurs ont passé. Il est … enfin, je
veux dire, "ils sont" devenus gris !
Chaque moi-même, ils gravissent cette colline que vous apercevez à l’horizon
et deviennent invisibles car ils se confondent avec le gris de cette éminence.
Seuls leurs milliards d’yeux brillent dans mon ciel. Vous appelez cela la Voie
Lactée, je crois ?… Parce que vous, vous nourrissez vos chats avec du lait… ?
Moi, je les élève au whisky… c’est pour cela qu’ils titubent un peu … ils sont
gris à l’extérieur et gris à l’intérieur… ils marchent en zig-zag … ils sont un
peu pafs !…
Boum ! Aïe ! Patatras ! C’est à qui ce rêve ! ?
J’ai buté en plein dedans ! C’est à vous ?
Je suis là pour les accueillir, vos rêves, mais pas pour supporter votre
désordre ! Heureusement, j’ai l’habitude de choir. Chaque choir, je chois…
mais en artiste, de manière cinématographique, au ralenti et en silence …
Je suis la Nuit Noire…,

à chaque fois que…

à chaque fois que… je suis… dans une montgolfière de sauvetage …

… assise sur une oreille à mille pattes coiffée d’un chapeau melon

… cramponnée aux deux cornes… non… aux trois… non… aux quatre cornes
de l’onirocéros…

dans le silence des thons qui nagent dans le soda…

avec le chat gris de M. Magritte, un peu paf…

... et le guide des rêves qui dessine des moutons

… des crèmes glacées de sept lieues qui s’élancent, immobiles…

le silence d’un vol souterrain jaloux de la Voie Lactée…

le cirque Andromède où la lune tique et tacle le clown Cacahuète-
Cacahuac tic tac tic tac… Boum… Aïe… patatras… tradéri… déridéra …
déridéring… déring… ring… dring… dring… dring... »

Le rêve est un miroir
Où se mire la mémoire
Le vrai faux fait vrai
Le vrai vrai fait faux
Vrai faux vrai
Vrai vrai faux
Rêve de vies
Vie de rêves
La nuit pâlit
Le rêve s’achève
Ou renaît
À jamais.

Rideau

Michel Édelin