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12. Capture d’écran, Domestic Worker* VI - Russel Morley Moussala

mardi 13 décembre 2016

12. Passage d’encres III - n° 12 - décembre 2016 - issn 2496-106X.

CAPTURE D’ÉCRAN, DOMESTIC WORKER*

Personnages :
La domestique
Le couple Zèbre (Madame / Monsieur)
La fille du couple
La mère de la domestique

[Le metteur en scène a la liberté de représenter ou pas le ou la journaliste qui lit des extraits des journaux.]

[Logorrhée d’une femme domestique. Elles sont deux ou trois... peut-être la voix de plusieurs milliers de femmes domestiques d’ici ou d’ailleurs.]

*

VI

Si j’ai tenu à rester dans cette maison, c’est pour Joëlle, que j’ai fait grandir. À ma manière de bonne, bien sûr. Elle a onze ans aujourd’hui. Je suis un peu sa petite maman. Elle me le dit souvent. Ça me réconforte. Un témoignage affectif rare.
« Quand tu seras morte et que tu veux revenir sur terre, ne deviens plus jamais femme de ménage, c’est trop difficile », me dit-elle avec toujours son innocence habituelle.
D’ajouter : « Choisis de devenir avocate comme tantine Julie, écrivaine comme maman Sophie ou sage-femme comme tante Urielle. C’est vachement sympa que de taper sur des ustensiles et les carreaux chaque matin. Je vais prier pour toi. Un miracle c’est possible. Notre évêque de dimanche dit qu’il suffit d’avoir seulement la foi ! La foi c’est le bras imaginaire qui saisit ce que Dieu donne. »
Saisis s’il te plaît la blouse blanche de tante Urielle
Saisis la toge de tantine Julie
Saisis s’il te plait l’inspiration de maman Sophie.
Saisis-le vite. Très vite.
Ça plane dans l’air les blouses et les toges et l’inspiration. Ça plane encore et encore. C’est pour toi ! Imagine ce bras et saisis-le de toute ta force.
Cette enfant me ressemble étrangement. Ne serait-ce pas le mien ? Je me souviens bien de ce matin-là. Je vois son père derrière moi. Avec sa membrane au vent. J’ai crié, crié, crié, crié sans secours
Il n’y a pas de secours pour la domestique
À la fin, je regarde encore les yeux de mon patron qui tourne sur ses talons et dit : « C’était pour éteindre le feu. Je n’allais tout de même pas attendre ta cousine de sexe. Sinon, j’aurais brûlé́ vif »
Ce monsieur est chaud. Chaud comme pas possible
Chaud comme pas supportable !

Ma patronne fait des enfants presque tous les jours
Nettoyer
Laver
Cuisiner

Faire la nounou. Repasser les habits au fer. Pas de congé-maladie. Pas de congé maternité. Pas de congé fatigue. Pas de congé alors pas de congé comme pas possible Mal aux reins. Mal au ventre. Mal au pied. Mal à la tête. Mal d’en haut. Mal d’en bas.
Partir !
Mais ?
Et comment ?
Tout de moi est enfermé dans cette malle
De femme de ménage

Je ne m’appartiens plus

Suis la chose de quelqu’un

Otage d’une plaisanterie économique

Victime d’une drôlerie sociale
Une vraie connectée à la misère

Je sers de devis de campagne électorale

À exhiber, mais pas entretenir

Suis une affiche électorale à regarder

Pas à aider !

Ça attire l’électorat de gauche et de droite.
Eux parlent en mon nom. Me connaissent-ils vraiment ?
[Elle pense...]

Un jour dort

Se lève un autre

Le crépuscule rattrape l’aurore
Après une course folle des larmes

Se lève le bras

Dort le pied

La distance est flagrante
L’enfer vécu

L’étincelle rougit

L’intérieur
Extérieur
Dehors
Dedans

Hier
Aujourd’hui
Demain
Après-demain

Maintenant
Tout à l’heure
À l’instant
À bientôt

En une heure

Des pensées ailleurs
Une vie s’échappe
Une vie s’étripe

Rêve le temps
Apparaît l’heure
Songe au bonheur
Voit la peur

Où est donc le serrure ?
Cette malle m’étouffe
Mes pensées

Ma dignité́

Mon mari est au chômage chronique. Chronique comme pas possible !
Chantal, ma fille aînée, a chopé un virus mortel. Mortel comme pas possible !
Laure, ma fille cadette de 13 ans, est enceinte d’un inconnu. Inconnu comme pas possible !
Dodo, notre chien, souffre d’une méningite fidèle. Fidèle comme pas possible !
Sarah notre voisine est orpheline de père et de mère depuis la première guerre.
Mon voisin Mammouth aussi a perdu ses parents pendant la deuxième guerre.
Franco notre chanteur de rumba, de hip hop et de coupé-décalé est manchot de la troisième guerre.
Marcelle qui change de coiffure XXL à la Rihanna tous les samedis allaite un enfant issu du viol. Un viol comme pas possible !
Mon neveu divin est au chômage endémique. Endémique comme pas imaginable !

Partir !
Quelle destination à prendre ?
Quels moyens
Pas de cercueil
Non je ne me suiciderai jamais
Je dois revoir les miens
Je ne repartirai pas dans une boîte
Je suis déjà̀ dans une boîte
Finie les tâches chiantes et éprouvantes. J’ai vécu vingt ans avec l’espoir que ce couple changera, finira par changer un jour
Chaque emploi a ses exigences de dignité́ sauf le mien : pas de contrat, sous-payée, misère et insanités en tout genre.
Lorsque ce couple ouvre une bouche c’est pour injurier. J’avoue une incapacité́ congénitale à le faire quoique j’aie aussi une bouche.
Brevetée des injures
Petites

Moyennes

Grosses
Grasses
Italiques
Soulignées
Avec indice
Avec exposant

Tous les jours, mes yeux s’ouvrent et se ferment sur les misères. Je suis une chose au service de la famille qui l’emploie.
La liberté qui appelle à elle tous les oppressés, m’appelle.
Comme une roue longtemps immobilisée découvre l’asphalte et s’y meut, l’espérance me caresse aujourd’hui
Ce n’est pas seulement une maison que je quitte aujourd’hui, mais une pensée
Derrière moi, la mélodie injurieuse des heures
Derrière moi, le dépouillement de mon nom
Derrière moi le dépouillement de ma langue,
Le dépouillement de mon orgueil, derrière moi
Le dépouillement de ma dignité́, derrière moi

J’écrase mon passé sous mon talon

Je ne serai plus la gaveuse de coups de poing d’un soir ou d’un autre
Une buveuse d’injures impénitente d’un jour ou d’un autre
Je vous ai tout donné de moi
Mon passé

Mon nom

Mes trous pour remplir avec vos machins blancs visqueux à odeur de viks de Mongolie
Tu n’halèteras plus
Sur mon dos
Sur mon nez
Sur mon ventre
Je suis confondue au bac à ordures de mon couple patron. Je côtoie des goyaves pourries et des bouteilles de bière vides que mon patron appelle des « cadavres ». Oh là, ramasse les cadavres par terre, connasse !

Mon patron a une voix rocailleuse de biernivore de luxe

Mon patron aime les Corses et passe en boucle l’hymne corse Dio vi salvi Regina (Dieu vous sauve Reine), qu’il reprend souvent dans son italien presque imparfait, mon patron amoureux des Corses.
Il lit Le Sermon de la chute de Rome de l’écrivain corse Jérôme Ferrari trois cent cinquante fois par jour, mon patron.
Il boit trois cent cinquante fois la Pietra, la familière bière corse, mon patron. Il a un faible volumineux des Corses mon patron.
Il supporte l’équipe d’Ajaccio, mon patron. Il ne jure que sur les noms des généraux corses de la première révolution comme le général Abbatucci Jacques Pierre ou encore Bacciochi Felix Pascal, mon patron.
Mon patron regarde l’émission « Cucina corsa » sur France 3 Corse afin d’apprendre les recettes culinaires, mon patron.
Mon patron aime les Corses, mon patron.
Il a étranglé sa première domestique à cause d’un tee-shirt de l’Athlectic Club Ajaccio mal lavé.

Ce couple picole à longueur de journée sous la coulée de la musique corse et sème des cadavres partout. Ce couple qui s’encanaille dans le grenier et pue l’alcool corse à des dizaines de kilomètres se sert de la bastonnade comme dernier recours de défoulement. « Frapper la domestique nous sert de digestif ! », laisse-t-il échapper à table avec leurs amis d’origine corse. Le service de notre voirie ne compte plus les cadavres de bière corse. Je remarque le bonhomme voûté en train de transporter ces cadavres vidés de leur sève. Une seule journée suffit pour remplir les dix bacs à ordures. Cela fait faire au bonhomme pas moins de mille tours dans sa Citroën blanche.

L’amour a fui pour un ailleurs vierge parce qu’il n’a pas trouvé bouche pure ! Parce que dans ce bordel de monde-bas, les sentiments ne s’échangent pas contre leurs semblables. Le commerce des sentiments de bonté et d’amour ont périclité́ faute de vendeurs et de clients. La violence, seule, rythme la vie du soir ou de la journée. C’est elle qui hurle en vainqueur à l’endroit où vous avez imprimé vos pas pour semer la désolation. C’est de cela qui vous vous enorgueillissez. Un salut contre une merde, c’est la règle. Vous regardez le corps de votre semblable comme un tapis sur lequel vous étalez votre violence comme sur la place du marché. La violence exercée à autrui sans défense n’est pas seulement une faiblesse, mais une lâcheté. Voilà, dans ce monde on devient tous des lâches. De l’homme et de notre environnement.

La maison est un mot.

Mais le couple Zèbre l’a fait un os de plus de mon squelette
Ce couple a domestiqué mes poils mes entrailles mon cul mon sexe mon bras mon nez ma bouche
Il a domestiqué mon corps et mon sang
Il a domestiqué mon histoire ma langue ma pensée
La maison je la connais particulièrement, celle du couple Zèbre, par les pleurs. On n’oublie jamais l’endroit d’où les larmes n’ont pas eu honte de couler. Les murs et le mobilier de cette maison ont vu mes larmes nues et amères. Oui mes larmes sont grasses d’une épaisseur de cochon pourri. Cette maison m’a transformée en cochonne charnue en putréfaction avec mention Bon à la poubelle (BAP)
La maison est un mot, j’en ai fait un os à mon squelette
La maison du couple Zèbre / elle chante / elle humilie la maison de mon patron
La maison / elle crie / elle frappe / la maison de mon patron
La maison / elle viole / elle tue la maison de mon patron
Cette maison je la connais / elle picole elle fume / elle baise la maison de mon patron
Cette maison... mes larmes / elles coulent comme une hémorragie elles coulent à flots mes larmes
Cette maison mes larmes / elles coulent nues, grasses sans odeur ni saveur mes larmes
Dans cette maison, les larmes périmées d’une domestique coulent en roulant sur la moquette
La maison de mon patron est une maternité́ qui accouche les mots connasse, ordures, poubelles, salades, folle... dans une même phrase et à toutes les heures au même endroit.
Je parle de moi dans cette maison
C’est de moi dont il est question

C’est maison ressemble à cette maison

Avec son grand miroir en bois brut au salon

Un miroir rectangulaire qui fait défiler nos ombres
Nos démons

Cette maison a un grand miroir au salon

Un miroir qui me voit rendre l’âme à feu doux
Ce miroir est l’unique témoin de ma décrépitude

Pourtant !

Qu’est-ce qu’un miroir peut apporter comme preuve ?

Un miroir n’a point de mémoire

Un miroir ne se souvient de rien

Un miroir ignore l’émotion

Un miroir est un miroir

Un monstre froid

Ce miroir ne se souvient pas de moi

Il ne se souvient pas de ma beauté́ en franchissant la porte de cette maison
Il n’a pas gardé les traces de mon passage ici
Ce miroir à l’entrée de cette maison

Ne crie pas au secours lorsque l’on me fouette

Dans ce miroir apparaît une autre moi aussi défigurée que moi par les fouets
Ce miroir n’a pas de mémoire

Ce miroir du couple Zèbre est complice

De mes souffrances

S’il te plaît, miroir, renvoie-moi l’éloquence de ma beauté́ d’il y a vingt ans
Avec mes ballerines rouge bordeaux et mon foulard à fins carreaux

T’en souviens-tu, miroir ?

Il y a vingt ans aujourd’hui

Dans cette maison
À l’intérieur de cette maison

L’on m’a brûlé mon corps avec de l’eau bouillante

Dans cette maison

À l’intérieur de cette maison
L’on m’a repassé au fer

Dans cette maison

À l’intérieur de cette maison
S’exile le rire. Veille l’ombre de la mort
Le temps passe. Les années filent. Se succèdent.

Ce couple ne change pas. Ne change jamais
La méchanceté rend sourd
Mes patrons me semblent ne plus entendre

Pitié, m’dame ! ; Pitié m’sieur ! Crie-je essoufflée
Pitié m’dame ! Pitié m’sieur ! Hurlé-je ensanglantée
Mes yeux trempés de larmes regardent à peine le fouet en l’air en train d’espionner la géographie de mon corps où il désire se loger. Mon cul était la partie préférée du fouet de Madame Zèbre. Tandis que M’sieur Zèbre me frappait le thorax.
Cette maison est immonde !
La liberté est le capital social le plus précieux de l’homme. Toutes les catégories sociales ont en le droit : riche ou pauvre, enfant ou adulte, athée ou croyant, bonne ou bureaucrate, etc.
« La grande révolution dans l’histoire de l’homme, passée, présente et future, est la révolution de ceux qui sont résolus à être libres », disait Kennedy.

Vingt ans de silence s’éclatent bruyamment au grand jour. C’est une bouche longtemps cousue qui s’effiloche aujourd’hui. Ma mère, t’avais raison. Une femme ça doit prendre son destin en main. Oui maman avait vachement raison. Toutes les maisons ne sont pas des maisons.
Il y a des maisons qui ressemblent à des tas de tombaux où la chair humaine se rétrécit sous l’action de l’étouffement, de la battue, de la frappe, des coups de poing, des savates
Il y a des maisons qui correspondent à des hôpitaux on s’y tord des douleurs partout de la pointe des pieds à la tête
Il y a des maisons qui sont des véritables prisons où on enferme votre volonté, votre gueule, votre rire, votre langue, votre pensée
Il y a des maisons qui ressemblent à un terrain de foot où l’homme devient ce ballon vertical ou horizontal selon la volonté des joueurs. On tire alors de tous côtés : gauche, droite et hauteur.
Il y a des tas de maisons des hôpitaux des malades mentaux. Des fous se livrent à leurs expériences avec l’humain comme cobaye pour des expériences scientifiques
Des tas de maisons ne sont des maisons qu’en apparence
Une maison ne se juge pas par un toit, quatre murs, des meubles Louis XIV, des ustensiles en Inox, des matelas épais
Une maison ne se juge pas par la quantité des provisions alimentaires de la semaine ou par les costumes somptueux de son propriétaire. Une maison ne se juge pas par l’odeur du parfum Imperial Majesty que dégage son propriétaire. Une maison ne se juge pas par les fleurs qui tapissent sa cour. Une maison ne se juge pas par le nombre de salles de bains, de fourneaux à gaz, de garde-robes garnies, des chats et des chiens, des poules et des canards, d’ordinateurs, d’amis sur Facebook, par nombre d’abonnés sur Twitter, par quantité d‘émissions télés réalisées sur les droits de l’homme et patati, par le nombre de confessions devant le prêtre, par la dîme et les offrandes, par le nombre des photographies devant la statue de la Liberté́ et des téléphones portables des propriétaires.
Une maison ne se juge pas par la couleur et la taille de son propriétaire. Par le nombre de bouquins lus par jour par son propriétaire Une maison ne se juge pas par la superficie de sa terrasse ni le nombre d’ampoules allumées de jour comme de nuit
Une maison ne se juge pas parce que son propriétaire écoute Gandhi à 4 heures du mat’, Mandela à 5 heures, Martin Luther King à 6 heures. Pas parce que son propriétaire ramène sa main à la bouche lorsqu’il éternue.

On ne juge pas une maison sur le nombre de fois que son mur est repeint par semaine, mois ou année On ne juge pas On ne juge pas une maison par le nombre de véhicules de son parking auto. On ne juge pas une maison parce que son propriétaire est sapeur, sapephile ou sapelogue ou parce que celui-ci est diplômé́ de Harvard University aux USA ou a usé ses derrières à la prestigieuse Sorbonne à Paris dans les années 20 ou qu’importe. Pas parce que son propriétaire parle mille langues étrangères, parmi lesquelles le yoruba, le yiddish et la langue des autochtones Aka d’Impfondo au Congo.
On ne la juge pas ainsi, une maison ! Elle ne se juge pas comme ça, non !
On ne la juge pas par le nombre de fois que son propriétaire passe des nuits de veille à l’église ou à la mosquée
On ne la juge pas de cette façon, une maison ! Non, pas comme ça !
Pas parce que son propriétaire court chaque matin avec son chien et son chat Pas parce que son ensemble smoking est toujours bien repassé et ses souliers luisant comme un écrin en diamant pas parce qu’il arrose ses fleurs matin midi et soir Pas parce que ses enfants ont de gros cartables trop grands pour leur âge Pas parce que sa femme participe aux œuvres de charité et cotise pour les enterrements des indigents Pas parce que son propriétaire fait du porte-à-porte pour annoncer l’évangile
On ne juge pas une maison de cette manière ! Non, pas comme ça !
On ne juge pas une maison sur la mine de son propriétaire, de ses enfants, de son chien, de son chat, de sa poule ou de son canard
Il y a des maisons simplement en apparence. Des maisons-prisons, des maisons-hôpitaux, des maisons-terrains de foot, des maisons-centres d’internement psychiatrique, des maisons-tombeaux
Il y a des maisons qui sont autre chose que des maisons. Des maisons autrement. Des maisons à l’intérieur desquelles leurs propriétaires font l’économie de l’amour... des gestes d’amour
Dans cette maison

À l’intérieur de cette maison
Souffle l’air du racisme, de la différence des catégories sociales
Cette maison respire la haine de l’étranger

Cette maison n’est pas une maison

Une maison ce n’est pas seulement le toit, les quatre murs

Une maison c’est autre chose une maison c’est spirituel
La domestique est un véritable indice de l’âme d’une maison

[À une heure tardive, le patron fait irruption dans la cabane de sa domestique]
Que fais-tu dans mon placard à balais qui me sert de couche ?

Et ta braguette ?

Pourquoi est-elle ouverte, m’sieur ?
Pas pour rafraîchir l’imbécile sous le pantalon, quand même !
Et à cette heure, pourquoi ? Il se fait tard.

Je n’ai pas rendez-vous. Je n’attends personne ici

Votre membrane brute au vent risque d’attraper froid
Le froid ce n’est pas bien, ça donne le rhume la toux et la bave... la bave d’escargot
Votre truc va tousser, longtemps tousser. Couvrez-le !

C’est fini, m’sieur !
 Je ne suis pas votre moulin à plaisir
Je ne suis pas votre esclave
Couvrez, m’sieur, votre imbécile !
Ça me donne la nausée
Partez, m’sieur, votre femme vous attend
Elle vous attend pour compter le battement de votre corps
Elle vous attend pour analyser votre souffle dépourvu de dioxygène d’amour mais pourvu d’un potentiel très élevé en acide sadique
Votre braguette, m’sieur, est au vent !
Je pars, m’sieur. Je pars en plein jour, m’sieur
Je ne voudrais pas bénéficier de la complicité de la nuit, m’sieur

C’est toi, la nuit ! Tes pas sont complices de la nuit pour abuser la domestique
Je pars, m’sieur !

La liberté m’appelle pour sauver ce qui reste de moi

Ma carcasse

[Elle ramasse un journal]

« Des professionnelles domestiques se syndiquent et disent ça suffit à leurs employeurs. Nous sommes des travailleuses, pas des esclaves, expliquent-t-elles. »

[On entend des cris des femmes qui poussent un hourra de victoire]

FIN

Russel Morley Moussala

* Domestic worker : employé(e) de maison.

Texte écrit pendant la résidence Maria Casarès, à Alloue (Charente). Programme Odyssée, Association des centres culturels de rencontre (ACCR, soutien du ministère de la Culture et de la Communication), mai 2015.