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C’est tout vu !

mardi 27 décembre 2016

C’EST TOUT VU !

« Voilà le couronnement de ce que nous avions déjà pu découvrir dans les dessins de ce Monsieur Delacroix, dans toutes ces miettes d’études, ces raclures de cartons, ces essuie-mains, ces embryons microscopiques, ces fausses-couches que le peintre n’a pas honte d’exposer aux yeux du public. Il y a en ce moment un engouement pour les morts, qui va jusqu’à la latrie de leurs ordures. »
Ces propos de Messieurs Goncourt et Goncourt furent très applaudis par la foule qui se pressait devant la toile.
« Cette femme est une poissarde ! renchérit le critique Delécluze, Monsieur Delacroix ne peint que des tartouillades.
— Regardez cette tête sans caractère, enchaînait le journaliste Pillet, ce corps à demi-nu, ce sein déformé dont les carnations sont flétries.
— Et on nous la montre en compagnie de cloaques consacrés à la débauche, s’écria le critique Tardieu. C’est la populace et non le peuple ! »
Le journaliste de L’Avenir enfonça le clou en dissertant ainsi :
« Cette Liberté semble une femme de mauvaise vie. Une noble action demande un beau visage, et l’homme même le plus dégradé trahit sa céleste origine quand il fait une action juste, qu’il croit obéir à une loi de Dieu. » Et celui du National de conclure : « Le peintre aurait pu au moins ennoblir ces têtes par l’expression de l’enthousiasme et du courage ! »
Tous, en effet, reprochaient à Monsieur Delacroix ses tons sales, grisâtres, affligeant les personnages de cette mêlée aux poses forcées, mais particulièrement le personnage central de la femme, qui déchaînait la diatribe. « Une jeune vivandière », « une femme qu’il [lui] eût été difficile de rendre plus hideuse si l’on eût voulu peindre la licence », « une sale et déhontée femme des rues », « une ignoble courtisane de bas étage », « une dévergondée », « une pensionnaire de Bicêtre, laide, noire, sale, déshabillée ». Et un autre encore : « Je n’en voudrais même pas pour un billet de dix francs ! » (seule cette réplique demeure incertaine).
L’hallali fut sonné par un critique qui pointa son doigt vers l’aisselle droite de la femme : « Avez-vous vu, messieurs, jusqu’où va la turpitude de ce barbouilleur ? Il ose désacraliser le corps de la femme, il ose évoquer la sexualité de la manière la plus vulgaire, en se permettant de peindre les poils sous l’aisselle ! »
C’était du jamais vu. Ce fut du tout vu.

Patrick Le Divenah