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Peut mieux faire

samedi 7 janvier 2017

PEUT MIEUX FAIRE

L’ENQUÊTE

Nous pouvons attester que Monsieur Théodore Géricault s’est livré à une enquête minutieuse et fouillée, en véritable juge d’instruction :
- Entretiens avec plusieurs survivants, dont Corréard et Savigny, qui avaient publié un récit de leur drame, ainsi qu’avec le charpentier du navire : celui-ci réalisa une maquette du radeau pour que l’artiste puisse y disposer des figures de cire et ainsi préparer la composition de sa toile.
- Déménagement de son atelier de la place des Martyrs (au nom prédestiné) pour l’installer au faubourg du Roule, non loin de l’hôpital Beaujon. Séances quotidiennes à l’hôpital pour y observer les manifestations visibles des affections qui ravagent les malades et les distorsions de traits que provoque l’angoisse de la mort en torturant les visages et les expressions.
- Multiples copies de cadavres et de membres coupés que le peintre a réussi à obtenir des infirmiers, et dont les chairs se décomposent progressivement.
- Longues séances dans son atelier où il fait poser des modèles mais aussi son entourage, dont Théodore Lebrun, en raison des couleurs terreuses dont l’afflige la jaunisse qui vient de le gagner.
- Nombreux croquis, au Havre, de la mer et des ciels marins.
Bref, un travail extrêmement consciencieux de maîtrise du réel, afin de ne pas trahir la nature.

LE PROCÈS

Le Réquisitoire :
A-t-on le droit de faire du beau avec du laid ?
A-t-on le droit de peindre pour réjouir les vautours ?
A-t-on le droit de représenter un naufrage d’une manière aussi horrible, sinon morbide ?
Ne pouvait-on en peindre un qui soit plus gai, qui n’amoncelle pas autant de morts ?
Ne pouvait-on peindre les corps autrement qu’avec des muscles contractés, des teintes livides, des couleurs d’une uniformité accablante ?
Ne pouvait-on choisir de peindre un autre moment de cette tragique aventure : soit lorsque l’état des souffrances, moins avancé, aurait permis de diversifier l’expression de celles-ci ; soit au moment où ces malheureux se disputent le corps d’un de leurs semblables, scène horrible dont il aurait été aisé de tirer un effet de tragique saisissant ; soit enfin lorsque le navire anglais vient sauver les derniers survivants, après les avoir perdus de vue quelque temps, scène qui aurait offert de jolis contrastes de couleurs entre les uniformes et les carnations, ainsi que des oppositions de physionomies entre l’expression apitoyée des sauveteurs et celle des victimes, marquée par la souffrance mais enfin soulagée et débordante de reconnaissance ?
Ne pouvait-on ajouter un épisode touchant, pathétique, qui aurait atténué l’aspect lugubre de la scène principale ? Voilà le tableau qui aurait pu, qui aurait dû soulever l’émotion du public ! Au lieu de cela :
- pas de sujet véritable, pas de figures principales
- pas d’action, pas d’épisodes
- pas de ces combinaisons dramatiques imposées par les Muses à ceux qui les servent en suivant les sentiers qui mènent à la gloire
- pas le moindre trait d’héroïsme ni de grandeur
- pas la moindre marque de sensibilité, rien d’honorable pour notre humanité, rien d’émouvant, rien de glorifiant comme dans les œuvres de David ou de Girodet lorsqu’ils retracent quelques-uns des grands événements de notre Histoire ou les traits de nos guerriers et de nos concitoyens
- rien de tout cela dans cette œuvre, qui déshonore la peinture française
Une œuvre qu’il faut décrocher de nos cimaises sans plus tarder !

La Plaidoirie :
Composition bien disposée.
De nombreuses parties très bien peintes.
Grande énergie d’expression manifeste.
Beaucoup de facilité dans le dessin, même s’il est médiocre en certains endroits.
Le pinceau est libre et hardi.
En raison du jeune âge de l’artiste et du peu d’études qu’il a suivies, dit-on, cette œuvre peut faire naître de belles espérances.

Le Jugement :
En attente.

pcc/ Patrick Le Divenah