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Bazille à Orsay

samedi 18 mars 2017

BAZILLE À ORSAY

J’ai pu regarder et vivre l’exposition qui a eu lieu tout dernièrement au Musée d’Orsay : « Frédéric Bazille : la jeunesse de l’impressionnisme »1 comme on danse un ballet fait de petits pas de deux sans cesse répétés formant finalement une suite de figures spécifiques. Bazille2 était très à l’honneur, son nom du reste figurait seul sur les affiches qui étaient placardées dans Paris pour annoncer l’exposition.
Or sur les cimaises ses œuvres étaient pour la plupart accompagnées de celles des principaux tenants de ce nouveau mouvement, l’impressionnisme, qui était en train de prendre forme. Étaient là, également exposées, des œuvres de Renoir, Monet, Cézanne, Manet, Pissaro, Sisley, mais aussi de Fantin-Latour, de Berthe Morisot, et ce sous le regard tutélaire de deux figures omniprésentes dans le Paris artistique du XIXe siècle : Eugène Delacroix et Gustave Courbet3.

C’est la juxtaposition, l’entremêlement de toutes ces œuvres de peintres multiples qui donnaient cette sensation d’exécuter un ballet. En effet on allait sans cesse dans un mouvement de balancement du tableau accroché sur le mur au cartel, qui à côté indiquait le nom de celui qui l’avait exécuté, un pas en avant, un pas de côté. On tentait de deviner alors qui en était l’auteur, on se mettait à vouloir comparer. Interventions mentales dans une attention soutenue. On en venait à dévorer les murs, s’émerveillant et découvrant bien souvent que Bazille l’emportait par sa fraîcheur, ses motifs, ses couleurs.
Avait-il été fait sciemment ce tissage finement, habilement composé ?

Bazille rayonnait. Il rayonnait par l’audace de ses compositions4. Il rayonnait par la lumière éclatante de la plupart de ses toiles, que ce soit dans La Terrasse de Méric 5, toile dans laquelle il donne libre cours à la légèreté, à l’élégance, à la grâce, ou dans ses vues d’Aigues-Mortes6, au bleu vert si éthéré qu’on est comme suspendu entre ciel et mer sans aucun encombrement de l’espace.
Dans la volupté herbeuse d’une de ses perpectives, je pensais soudain à Gilles Aillaud7 et particulièrement à ses exécutions sablonneuses du Bour Egreg, molle rivière se coulant dans la baie de Salé, avant-port de Rabat, au Maroc.

Bazille rayonnait encore dans la splendeur de ses compositions florales8, un régal de modernité, de jeunesse, d’éclat. Était-ce une astuce du commissaire de cette exposition, trop fugitive, qui dans l’avant-dernière salle nous offrait un bouquet fait de mille pétales et où, parmi les branches de pivoines blanches (celles de Manet), de fleurs de printemps (Monet), de pensées hardiment mauves (Fantin-Latour), les fleurs peintes par Bazille avaient un éclat tout particulier ? Un éclat à vous faire chavirer. Bazille nous époustouflait par sa radieuse jeunesse. Il était le printemps.
Delacroix, Courbet, dans leurs compositions un peu compassées, semblaient n’être plus que l’automne. Démonstration réussie de celui qui était à l’origine de l’accrochage.
Et alors que l’on avait pris goût à tant de beauté, tel un coup de poignard, l’exposition se terminait. Trop vite, trop tôt, trop brusquement.
Le commissaire avait-il voulu signifier que la frustration occasionnée allait nous habiter comme elle avait alors pu habiter tous les amis-compagnons de peinture9 de cet artiste disparu à la guerre à 28 ans ?
Comme eux nous allions être confrontés à ce grand vide, à cette absence douloureuse.

Sylvie Reymond-Lépine
Paris, 10 février 2017- Magadino, 15 mars 2017

NOTES
1. « Frédéric Bazille : la jeunesse de l’impressionnisme », Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion-d’Honneur, 75007 Paris (15 novembre 2016-5 mars 2017).
2. Frédéric Bazille est né à Montpellier en 1841 dans une famille de notables protestants. Il est mort durant la guerre franco-prussienne, conflit dans lequel il s’était porté volontaire dans un coup de folie. Il fut tué en 1870 à Beaune-la-Rolande. Il avait 28 ans.
3. Auguste Renoir (1841-1919) ; Claude Monet (1840-1926) ; Édouard Manet (1832-1883) ; Paul Cézanne (1839-1906) ; Henri Fantin-Latour (1836-1904) ; Alfred Sisley (1839-1899) ; Camille Pissaro (1830-1903) ; Berthe Morisot (1841-1895) ; Eugène Delacroix (1798-1863) ; Gustave Courbet (1819-1877).
4. Nu couché, huile sur toile,1864 - Le Pêcheur à l’épervier, huile sur toile, 1868 - Scène d’été, huile sur toile, 1869-1870 - Étude de jeune homme nu, huile sur toile, 1870 - La Toilette, huile sur toile, 1870
5. La Terrasse de Méric ou Portrait de famille, huile sur toile, 1867.
6. Les Remparts d’Aigues Mortes, du côté du couchant, huile sur toile, 1867
7. Gilles Aillaud (1928-2005). Peintre, poète, décorateur de théâtre. Artiste polyvalent. Philosophe et voyageur. Un des principaux représentants de la nouvelle figuration, de la figuration libre. Ses thèmes de prédilection sont les paysages de bord de mer. Travail très poussé sur la perspective. Voir ses toiles : Le Silence sans heurt du présent ; Lisières.
8. Pots de fleurs ou étude de fleurs, huile sur toile, 1866 - Les Lauriers roses, huile sur toile, 1867 - Vase de fleurs sur une console, huile sur toile, 1867-1868 - Négresse aux pivoines, huile sur toile,1870 - Fleurs, huile sur toile, 1870.
9. Dans l’exposition on pouvait voir des portraits que Bazille avait exécutés de ses nombreux amis peintres, avec lesquels il avait souvent partagé des ateliers : Pierre Auguste Renoir, huile sur toile, 1867 - Claude Monet malade, huile sur toile.
Frédéric Bazille avait également fait le portrait de son grand ami, musicien, collectionneur et mécène Edmond Maître (huile sur toile, 1869).