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Le au pied de la lettre

jeudi 31 juillet 2014

Le au pied de la lettre

par Jean-Baptiste Mercey

non pas les volutes nuageuses, tranquilles, là-haut, ni le murmure des acacias en fleurs… mais un corps, un corps articulé, tendu comme les briques d’un mur… avec du sang, dedans, du sang tiède, prêt à bouillir, son rouge en place des coquelicots… un corps sans paysage… obtus dans sa volonté de permanence, fanatique dans l’exigence qu’il a d’être dit pour que le monde porte sa marque… agenceur de l’espace, il s’avance à nous, ombre vertigineuse de la parole… m, i grec, aleph, peu importe, toutes les lettres, même le yod, ont leurs adorateurs, des nuées d’adorateurs frétillant comme des têtards qui tous espèrent être promu à la dignité de grenouille, de crapaud, et pour cela ils taillent dans le monde, l’image du monde, mille ciseaux mille pieux, pour cela répètent sans fin la même lettre dont ils se réclament poussière… leur sang, leur gloire pour son sang, pour sa gloire… son nom sans ponctuation apposé sur le monde, son trône inaccessible en place des coquelicots, son souffle immaculé à la source de nos doigts… toutes ces lettres, séparées, la voix bégaie sur l’une, seule, sans faire phrase, la voix recluse dans cette lettre qui n’était peut-être qu’une particule d’un ensemble autrement plus vaste… mais le monde, mais le monde, et l’exil d’un alphabet qui n’existe pas, d’une langue qu’on ne parle pas…

(17/05/2011)