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Le comme ci comme ça

jeudi 31 juillet 2014

Le comme ci comme ça

Jean-Baptiste Mercey

L’indécision du ça n’avait d’égal que l’incapacité du ci à opérer des choix… mais là-dessus non plus ils n’étaient pas d’accord… en général le ça n’allait pas très bien, et le ci non plus… mais de drame non pas, ni bien ni mal, une brume comme ça de ci de là qui ne s’en allait pas… de même que le ça était court à la bouille ronde, le ci n’était ni grand ni carré… on aurait pu, dans un moment d’égarement, les croire frères, mais ni le ci ni le ça n’étaient frères de personne… farouches solitaires, ils espéraient chacun de leur côté que leur inaptitude à trancher les rendraient parfaitement inutiles parmi tous les beaux parleurs qui, quoi qu’il leur en coûtât, étaient leurs voisins… qu’on les laisse tranquilles, quoi… mais, peut-être justement pour cette raison, on les consultait souvent… oh, pas pour aller déclamer des oracles, mais pour occuper l’espace là où on n’entrevoyait rien de bien défini… à quoi ils se prêtaient de mauvaise grâce, d’autant que, dans le doute, on les faisait venir tous les deux… au risque, bien souvent, de les confondre… ce qui amena le ça, dans un pathétique mouvement d’affirmation, à arborer une barbichette… à quoi le ci, la main sur le cœur, répliqua par le port d’un chapeau melon… comme de juste cela ne servit à rien, ils dirent qu’on les y reprendrait plus, et chacun menaça de retirer son attribut mais aucun ne s’y résolût… on les croisait quelquefois ensemble, le ci tournant le dos au ça et réciproquement… par exemple au supermarché, à l’heure de la fermeture des caisses où tout le monde se hâte, le ci face aux bouteilles d’huile pendant qu’en face le ça scrutait les cornichons, tous deux le caddie vide, absorbés et distraits tous à la fois… ou bien dans les couloirs d’hôpitaux, tournoyant sur eux-mêmes parmi les malades comme des particules dans le vinaigre… la vieillesse, et l’usage, ah, grand dieu, l’usage, parce qu’on envoyait le ci gésir sur les tombes d’hommes pas toujours illustres et que le ça était de garde auprès des pronoms personnels, qu’il devait relayer en cas d’absence… l’usage, oui, ni la vieillesse n’avaient prise sur eux, c’était un mystère irrésolu…

(31/07/2011)