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Le ni une ni deux

samedi 2 août 2014

Le ni une ni deux

par Jean-Baptiste Mercey

L’ennui, quand ça va très vite, c’est qu’on n’a pas le temps de réagir… je veux dire, linguistiquement parlant… ça vous tombe dessus comme un coup de matraque… on voudrait – on aurait voulu – dire quelque chose, je sais pas, quelque chose qui cadre avec la situation au moment même… convoquer l’éclair, la foudre et autres… mais le temps qu’on y pense et paf ! c’est déjà fait… fini, trop tard, on arrive enfin et le champ de bataille est désert, la défaite entérinée… un coucou chante au loin comme pour ironiser sur la lenteur avec laquelle la lourde pensée est sortie de son fourré, brandissant son épithète désormais obsolète… alors, dans ces cas-là, on n’y va pas par quatre chemins… comme on dit… tac tac !... on sort le ni une ni deux… c’est-à-dire qu’on n’a même pas le temps de compter… très vite… ni une ni deux… collé à l’évènement… coup pour coup… oui oui, je sais bien… comment ?... bien sûr, bien sûr, moi aussi je me le demande… après coup, comme toujours… ben oui, d’habitude les secours arrivent après l’accident… alors maintenant on peut toujours ergoter… chercher à savoir ce qu’au juste on compte… ni une seconde ni… oh bien plus rapide que ça... une… une… ben voilà, ça traîne, ça traîne… c’est pas comme avec le un deux trois soleils, où on le temps de se préparer… d’ailleurs on pourrait écrire ça avec des virgules : un, deux, trois, soleil… mais ça nous fait sortir du sujet… un sujet, remarquez-le, qui n’admet ni digression ni virgule… pourtant on aimerait quand même le savoir : c’est quoi au juste qu’on compte ?... comment ?... ah, très juste !... quelqu’un me fait aimablement observer qu’on ne compte rien du tout… puisque justement on n’en n’a pas le temps… pas le temps de compter, d’où il découle que pas le temps compter de compter quoi que ce soit… fatal… on soupçonnerait même celui qui a fait le coup de l’avoir préparé à l’avance … ne pas même nous laisser le temps de compter… et nous qui cherchions ce qu’on pourrait bien compter… mais attendez voir… n’est peut-être pas si malin que ça… parce que, ton ni une ni deux, là, le mec il a agi sans réfléchir… tu lui dis : tu peux toujours courir, et ni une ni deux le voilà qui se met à courir… prend tout au pied de la lettre… hésitant entre le chien et le chat parce qu’on lui a dit oh que tu es bête… sans même se donner la peine de compter jusqu’à deux… en fin de compte c’est pas plus mal de prendre le temps de compter…

(24/09/2010)